La Lune

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J’aime regarder la Lune. Je l’ai toujours trouvé extraordinaire. Quand j’étais petit, j’avais demandé à ma mère : « Qui c’est qui a dessiné la Lune ? ». Elle m’a répondu que c’était Dieu. Et quel chef-d’œuvre du Grand Architecte de l’Univers ! Quand le bruit et le tumulte de la société assaillent le poète, il lève les yeux au ciel et pendant un instant, se perd dans la lumière qui sort des ténèbres. Il la contemple, il s’émerveille, s’émeut à sa vue. Son apparition est plus mystique qu’un coucher de soleil. Bien plus mystérieuse que l’étoile de feu, la Lune fascine. Y’a-t-il eu un homme qui a marché sur la lune ? Très vite, je me suis intéressé à cette affaire. Déçu de découvrir que ce n’était qu’un mensonge pour gagner une guerre, mais fasciné par la manière dont la vérité venait à moi. Quand j’avais quatorze ans, je voyais le monde d’un œil nouveau, plus sombre, plus cynique. Je me plaignais beaucoup et je pensais que les gens s’intéressaient à mes problèmes, mais ils se moquaient bien de moi. En pleine crise identitaire, je croyais que j’étais malchanceux, alors que j’avais tout. J’aurais dû le savoir. Je ne m’en suis rendu compte que lorsqu’il fut trop tard.  Mais j’y reviendrais.

A cet âge, je souffrais d’une blessure secrète. Je voulais sans cesse savoir. Savoir quoi, je ne saurais le dire. Ce désir de connaissance était une soif sans nom. Je voulais connaître tous les secrets du monde. J’en tombais parfois dans un désespoir inexprimable.

Je voulais tout connaître, quitte à apprendre des révélations terribles et à changer radicalement de regard sur le monde et les conceptions que je m’en faisais. Je voulais la vérité. Tout le monde aime la vérité, n’est-ce pas? Je regarde ces gens autour de moi et je les vois jouant un rôle, ils se plaisent à vivre dans le mensonge, dans cette société qu’on leur a dicté, dans ces traditions, ces rites, ces modes dont on ne connait plus la source, tellement elle est obscure.

J’aime regarder la Lune. J’aime regarder la voute étoilée. Un jour, ma mère m’a dit que l’âme des défunts venait se joindre aux étoiles innombrables. Je cherche la sienne ce soir. Comme beaucoup, j’avais peur de la mort. Mais je ne m’y suis intéressé que lorsque ma mère est partie de ce monde. Cela fait quarante-cinq ans qu’elle m’a quitté. Peut-être que cette croyance est fausse, mais pour moi qui aime toujours tout savoir, eh bien je me plais dans mon mensonge. Je lui parle. Je sais qu’elle m’entend. En réalité, je sais que ce n’est pas une fable, car je sens qu’elle m’écoute. Je l’ai toujours senti. Aucune expérience matérielle n’a su ébranler ma foi. C’est une conviction si profonde. Je sais qu’elle est près de moi, qu’elle le fut tout au long de ma vie. Pas physiquement, mais elle était là, à veiller sur moi. Et maintenant, je sens encore sa présence subtile dans la pièce. Je suis content qu’elle soit là.

Je crois que ce lien actif qui perdure n’est pas une simple projection psychologique. Un devoir de distance est imposé par la mort mais ça ne veut pas dire une rupture. Je ne sais pas ce qu’il y a après et la science est incapable de me prouver qu’il n’y a pas de vie après la mort, mais je choisis de croire qu’il y a quelque chose.

Notre société vit dans une irréalité de la mort qu’elle essaye de mettre le plus loin possible de notre quotidien. Mais quand une mère, un frère, un ami meurt, cette réalité fait irruption dans notre vie. Et face à ce gouffre, que faisons-nous ?

Chacun est seul pour penser sa mort, celle de ses proches et s’y préparer.

Je n’ai plus le même rapport à elle, je l’envisage avec plus de sérénité. La vie ne s’arrêtera pas avec elle. Cette intuition s’est imposée dans les minutes qui ont suivi la mort de ma mère. C’est ce genre d’intuition, d’expérience directe, de «grâce» qui, comme celle de St Paul sur le chemin de Damas, vous transforme, vous fait pénétrer par quelque chose de plus grand.

La mort de ma mère a balayé instantanément ce qui n’était pas solidement ancré en moi. C’est fou comme un drame peut vous faire perdre une foi superficielle et creuser en vous les vraies questions.

C’était un mois d’Avril, toujours à quatorze ans. Assis dans la salle d’attente, sans comprendre ce que ma vie devenait, le médecin est venu me voir, il m’a dit que ma mère avait eu un arrêt cardiaque et que je devais prendre une décision fatale : «  Vous pouvez choisir la première solution, nous pouvons essayer de la réanimer, mais elle souffrira tout le restant de sa vie. Ou la deuxième solution, nous la laissons mourir en paix. »

J’avais une minute pour faire un choix qui serait définitif. Je ne voulais pas me prononcer trop vite, car je savais que ça allait complètement changer ma vie. Je n’arrivais plus à réfléchir, ma vue se brouillait, je ne réalisais pas. Je me suis tourné vers elle, je l’observais, elle était couchée sur ce lit d’hôpital, son corps relié par des câbles aux machines,  c’était une vision de cauchemar.

Finalement j’ai choisi de la laisser partir.

Je me souviens m’être assis à côté d’elle, et je me suis effondré…

Je lui ai dit tout ce que j’avais sur le cœur: « Merci pour tout ce que tu m’as apporté »

Et c’était la seule fois où je lui ai dit « je t’aime ». Jamais auparavant je le lui avais avoué. Pourquoi ? Je l’ignore, par pudeur, par orgueil, y’a-t-il une différence ? Je ne lui ai jamais dit à quel point elle comptait pour moi, mais j’espère qu’elle n’en douta pas une seule seconde.

Après ça je l’ai embrassé et je lui ai dit au revoir. Je suis sorti de la salle.

J’espérais qu’elle resterait encore un peu, mais je n’entendis plus la machine qui la gardait en vie, plus rien…

Dès lors, ma vie prit un tournant. Ce fut la première fois que je rencontrais la mort et depuis je n’ai plus jamais été le même.  Dans nos vies des décisions sont prises, des réflexions sont faites souvent après un événement marquant. Très atteint par la disparition subite de ma tendre maman, des interrogations me sont venues. Et s’il y avait une vie après la mort ? La mort est-elle une fin ou un renouveau ? Ma mère est-elle quelque part ? Au fur et à mesure que j’explore cette question, des portes s’ouvrirent sur des questions mystérieuses qui me renvoyaient  à moi-même. Mais pourquoi suis-je là ? Et si ma vie s’arrête, comment m’y préparer ? C’est vrai qu’on n’est jamais certain d’être là demain.

Je voulais savoir, connaître la mort, la comprendre, à en tomber dans mon désespoir de toujours, jusqu’à ce qu’une réponse m’apparaisse parmi les ombres.

J’avais réfléchis, mais en même temps comment le faire bien après un tel traumatisme. Ma vision de la vie, si jeune, s’illumina devant moi. Un manque fut comblé, un manque spirituel.

De retour d’Italie, dans l’avion, je voyais les paysages de très haut, je contemplais le monde, je pensais à ma si courte vie et à ce que je voulais faire d’elle par la suite. Je me voyais être un autre homme. Je rêvassais, je ne faisais qu’y songer. Une fois arrivé à Paris, je me suis senti transformé, sans même comprendre la puissance de cette force qui m’attirait vers un nouveau destin. En réalité, je n’arrive pas à expliquer mon acte, ses causes. Voilà bien la preuve qu’il y a une infinité de choses qui surpassent la raison. J’ai décidé de m’isoler, de prendre du recul sur la société, l’école, la fête, les filles, les potes… Je suis resté enfermé pendant 7 jours sans trop sortir de chez moi. Les gens comprenaient, ils mettaient ça sur le compte de la mort de ma mère, les professeurs ne relevaient même pas mes absences. Durant cette semaine de solitude, j’ai pu réfléchir à la vie d’ici-bas, j’ai médité pendant pas mal de temps, ce fut une profonde introspection. En vérité,  je n’aimais pas ma vie du tout, c’était un grand fardeau. Ma mère, mon guide m’avait quitté. Je ne savais plus où j’allais, ce que je voulais, je ne savais pas qui j’étais. Ce fut une crise identitaire, propre à l’âge ingrat. Certes, je ne savais pas qui j’étais, mais je savais qui je ne voulais pas être. Je ne voulais pas ressembler à tous les ados de mon âge, en pleine perdition, obnubilés par la société de consommation et par leur vanité.

Je fis un choix, qui me paraissait bien moins douloureux à faire que de choisir si ma mère devait vivre ou mourir. Toutes les épreuves de la vie étaient plus faciles après ça.

Ce fut la prémisse de ma vie spirituelle, ce fut mon adolescence.  Je savais que les gens ne comprendraient pas, surtout mon père. Peu importe, c’était ma vie. Je savais que j’allais surprendre, décevoir, m’apporter le mépris ou l’admiration. Ce fut un secret pendant deux longs mois et puis j’eu assez de courage pour l’annoncer à mon entourage, pour leur annoncer que je m’étais converti à l’Islam.

C’était un 4 mai, comme aujourd’hui,  « Ach hadou an la ilaha illa Allah wa ach hadou anna Muhammadan rassoulo Allah ».   Pendant la récitation de cette phrase, j’ai ressenti de la peur, de la joie, une bouffée de chaleur. Franchement un soulagement, les émotions étaient là, je n’ai pas su retenir mes larmes.

Aujourd’hui, je ne suis plus musulman. Je ne le suis plus depuis bien longtemps. L’islam a profondément bouleversé ma vie, je n’étais qu’un adolescent perdu dans un monde en transformation constante où personne ne sait où est sa place. Pourtant je présidais déjà les prières de groupe, je connaissais le Coran par cœur, je priais plus qu’il ne fallait pour être considéré comme vertueux, je ne buvais pas, je ne fumais pas, je ne me droguais pas, je ne fréquentais pas de filles. J’étais le plus assidu des musulmans, l’islam était ma passion. Mais un jour, quelqu’un me dit que seuls les musulmans allaient au paradis, ce qui signifiait que ma mère, qui n’était pas de cette confession, était en enfer. D’autres dirent aussi, lui il n’est pas un vrai musulman, il fait semblant d’être un musulman, tu n’es pas musulman si tu ne fais pas tel ou tel chose, lui il n’aime pas vraiment Dieu, il ira en enfer…

L’enfer, c’est les autres.

Je n’ai jamais découvert le secret de la vie après la mort, mais aujourd’hui je pense que l’enfer n’existe pas, que seul le Paradis existe et que toutes les âmes reviennent à la lumière, y compris celles qui ont fait le plus de mal ici-bas. Après tout qu’est-ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal. L’islam m’a appris qu’il fallait remercier Dieu même face au plus grand des malheurs. Je suis peut-être mourant, mais je suis content de retrouver ma mère. Hamdoulah. J’ai dit à mes fils de venir me voir demain, je ne voulais pas les inquiéter. Je sais que demain ils auront du chagrin, mais j’espère qu’ils trouveront la force de se relever de cette épreuve. Cette nuit sera ma dernière. Alors je découvrirais enfin le secret de la vie après la mort.

J’aime regarder la lune. De sa lumière, elle éclaire ma chambre d’hôpital obscure. J’admire cette lune si ronde, si immensément pleine ce soir, quel ultime spectacle fantastique. Les étoiles dansent autour d’elle, célèbrent sa beauté. Je la contemple et alors ma maladie s’envole. Peut-être me regarde-t-elle aussi ? Je la sens bienveillante, telle une figure maternelle, elle est sublime, comme l’était ma mère.

Je me sens rêveur, je me sens absent. Je me sens quitter mon enveloppe charnelle peu à peu, je me sens partir. Je me sens prêt…J’aime regarder la lune.

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